REGARDS SUR LES FORMATIONS

C'est la formation  qui motive l'activité que je mène en Haïti, essentiellement la formation des enseignants, parfois la formation de cadres administratifs ou pédagogiques. La présente sous-rubrique propose des compte-rendus forcément parcellaires de ces formations. Ce ne sont évidemment pas des "rapports"  mais plutôt des aperçus sur les conditions dans lesquelles les formateurs du GREF dont je fais partie travaillent concrètement dans le système éducatif haïtien.

UNE JOURNEE DE FORMATION

Mercredi 21 novembre, 16 h, l'équipe de directeurs d'écoles avec lesquels nous avons travaillé aujourd'hui vient de se disperser. C'est le bon moment pour souffler un peu et consigner quelques impressions.

Ces directeurs étaient invités à nous rejoindre ce matin à 9 h. Nous avions déjà travaillé avec eux hier. 9 h est une heure tardive, nous aurions préféré 8 h, mais il faut prendre en compte le fait que ces directeurs doivent d'abord assumer leurs responsabilités dans leurs établissements respectifs avant de nous rejoindre.

En réalité, nous ne commençons vraiment qu'à 9h30, car un petit-déjeuner est d'abord proposé à nos stagiaires qui, pour certains, sont déjà debout depuis longtemps, et ont eu à se déplacer à travers la campagne.

Nous avons travaillé jusqu'à midi, puis à nouveau de 13 h à 15 h, après le repas de midi.

L'inspecteur de la zone nous avait promis de venir partager notre repas. Nous l'attendons encore.

 

Le programme de formation que nous avons élaboré reprend globalement les trois volets de la définition de la fonction de directeurs : le volet administratif, le volet pédagogique et le volet social. Notre propre parcours, à nous membres du GREF (nous sommes en ce moment deux dans cette mission), nous incline forcément à privilégier la dimension pédagogique de la direction d'école, et cela d'autant plus que nous avons aussi, dans la foulée, la formation de leurs enseignants.

A l'ordre du jour aujourd'hui, le projet d'école, puis une approche de ce que nous appelons la pédagogie active participative, et enfin pour terminer la journée, un débat sur le phénomène de diglossie à Haïti : le statut social des deux langues, la gestion de l'alternance dans l'enseignement, les enjeux du choix de l'option phonétique. ou de l'option étymologique dans l'écriture du créole;

Pas de difficulté pour le premier thème : Marianne a été longtemps directrice d'école, elle a conçu avec son conseil d'école et piloté plusieurs projets de cette nature.

Le deuxième thème est en lien avec notre dominante ici : nous avons choisi de proposer d'infléchir la pédagogie transmissive vers une pédagogie d'inspiration constructiviste qui met les élèves en situation de construire eux-mêmes leurs savoirs et d'en être donc les acteurs.

Marianne et moi partageons les mêmes convictions dans ce domaine.

 

Je sors par contre  perplexe de la  dernière séance sur la coexistence de deux langues, car je crois percevoir que ces directeurs, chez qui je découvre cependant (en tout cas chez chez quelques uns) de solides compétences en linguistique, sont assez éloignés d'une véritable position consensuelle quant à une gestion équilibrée de l'alternance français/créole. Je savais que la question était très complexe, qu'elle touche à l'identité haïtienne, qu'elle est appréhendée parfois à travers le prisme de fortes convictions idéologiques. Nous y reviendrons sans doute. En tout cas eux n'en ont pas fini avec ce débat qui ne paraît pas devoir être clos de si tôt.

En effet, pour l'heure, les avis que l'on entend autant que les pratiques que l'on observe relèvent d'un éclectisme qui semble à tout prendre plus rassurant qu'une injonction dogmatique qui prétendrait légiférer de manière définitive.

Les directeurs et leurs enseignants semblent tenir ici (et s'en tenir)  à une forme de liberté d'initiative qui leur permet d'inventer eux-mêmes  l'équilibre qui leur paraît le meilleur. C'est sans doute mieux ainsi.

Le groupe d'une quinzaine de directeurs, tous en fonction dans des écoles proches. La densité de la population rurale est ici assez forte, et les écoles sont très nombreuses

Certaines sont nationales, publiques donc, d'autres sont communautaires, gérées par des comités de notables ou de parents, d'autres sont confessionnelles, d'autres encore sont privées.

LES ALEAS D'UNE FORMATION EN HAÏTI

Je n'en suis pas à ma première session de formation en Haïti, mais je suis toujours étonné de ce que je découvre chaque fois.

Première surprise : le public est très largement masculin, alors que dans ma vie professionnelle en Ecole Normale ou en IUFM en France,  la féminisation du corps enseignant constituait une constante.

Ici, fort peu de femmes, mais celles qui  sont là tiennent assez remarquablement leur place.

La deuxième constatation, c'est la totale hétérogénéité dans les parcours de formation : un ou deux  des 16 stagiaires que nous avions aujourd'hui sont passés par un institut de formation, Ecole Normale ou autre. La plupart s'appuient sur une formation "sur le tas" ou sur des sessions occasionnelles proposées par des associations ou fondations diverses. Comment adapter un niveau d'intervention à un effectif aussi hétérogène ? Voilà une question toujours plus ou moins présente,.

La liberté prise avec l'horaire est un autre sujet de surprise, parfois d'irritation ! Nous avions clairement annoncé que nous devions commencer ce matin à 8 h (et même commencer par un petit-déjeuner !) Eh bien ! ce n'est qu'à 9 h 10 que la grande tablée que vous pouvez voir ci-dessous était complète...

Complète et fort heureusement très animée. Ici, on peut regretter que les enseignants invitent peu leurs élèves à échanger entre eux dans les classes. Paradoxalement toutefois, ils apprécient eux-mêmes beaucoup d'être mis dans cette situation en formation, et les débats ont été aujourd'hui très animés.

 

Nous avons donc finalement bien vécu ces différents aléas aujourd'hui, car ils ont été compensés par un très bon engagement du groupe. Nous le retrouverons donc avec plaisir dans quelques jours, après un long week end.

Je vais personnellement mettre à profit cete période d'interruption des journées de formation pour aller préparer, dans une école où je suis déjà intervenu l'an dernier, une possible nouvelle session. L'école est cependant loin d'ici, dans le nord de Haïti,exactement à Port-de-Paix. La dernière fois que j'y suis allé, j'avais voyagé par avion  sur les lignes intérieures de Tortugu'air, mais cette fois, finances obligent, je voyagerai par bus. C'est sans doute mieux pour la découverte, franchement mieux aussi probablement pour la sécurité, ...Mais cela me coutera certainement aussi un peu de fatigue..

Je vous le dirai lundi...

 

 

 

Jeu de rôle chez les enseignants de 5ème et 6ème année

Le groupe important des enseignants de 5ème et 6ème année. Les évaluations de fin de trimestre sont presque achevées dans les écoles, et les directeurs ont pu libérer leurs enseignants.

TNI : UNE REVOLUTION DANS LA PEDAGOGIE

TNI pour Tableau numérique interactif ! Le monde de l'enseignement n'échappe pas à la foudroyante progression du numérique et du virtuel.

 

Cependant, n'est virtuel ici que le tableau (qui peut être un mur blanc) et ce que l'on y écrit ou affiche, que l'on modifie à volonté sans craie ni brosse, mais avec un simple clic sur la règlette des fonctions qui apparaît sur le côté du tableau.

 

Il s'agit, pour résumer de projeter sur un mur l'écran d'un ordinateur et d'agir sur ce mur comme sur une tablette à l'aide d'un crayon ou pointeur numérique. Dans la barre d'outil, une "gomme" également numérique permet d'effacer instantanément. D'autres outils sont à disposition de l'enseignant ou de l'élève utilisateur : surligneur, flêches, ciseaux, main,clavier virtuel, etc.

 

L'intérêt est double (au moins, car je n'en ai pas encore découvert toutes les exploitations possibles). Marianne qui participe avec moi à cette mission a l'avantage appréciable d'avoir une bonne expertise du TNI, dont elle a été elle-même utilisatrice dans ses dernières années d'enseignante.

 

Le premier intérêt est que ce genre de tableau permet une interactivité entre l'utilisateur et le tableau. Nous avons proposé ici une formation pédagogique que nous avons appelé PAP (comme Port-au-Prince ! ce qui constitue pour nos stagiaires un bon moyen mnémotechnique), PAP signifie en réalité  pédagogie active participative. Une des dominantes de cette pédagogie est précisément la grande place faite à l'interactivité, l'interactivité dissymétrique maître-élèves, ce qu'on appelle couramment la "participation",  mais aussi l'interactivité symétrique élèves-élèves, dans la recherche en petits groupes par exemple. Avec le TNI, c'est une autre interactivité qui apparaît, l'interactivité entre l'utilisateur et le tableau, par ordinateur et vidéoprojecteur interposés.

 

Un autre avantage considérable est le fait que l'outil comporte une "bibliothèque" contenant une somme très importante d'images et  de documents.

 

L'enseignant veut-il travailler en sciences expérimentales sur le système circulatoire, un simple clic fait apparaître un schéma du coeur et du réseau des artères et veines. Mieux encore, une animation en couleur peut être instantanément proposée montrant le détail du circuit. C'est la même chose pour toute autre leçon en français, en géographie, etc...La ressource est ici très riche. Inépuisable même, si l'ordinateur est lui-même connecté à internet.

 

La présentation de cet outil a évidemment séduit le public que nous avions convié (une vingtaine de directeurs d'écoles et autant d'enseignants). Soyons optimiste, mais réaliste aussi,  en reconnaissant que des obstacles majeurs  doivent d'abord etre surmontés : electrification des écoles, achat, sécurisation et maintenance  d'un matériel onéreux (ordinateur + video-projecteur), formation des enseignants utilisateurs, etc.

 

Ce n'est pas gagné d'avance, mais on peut être raisonnablement optimistes quand on voit la vitesse avec laquelle les iphones par exemple ont conquis le marché haïtien...

 

 

 

DURES REALITES

Cotoyer l'ensemble des enseignants d'une quinzaine d'écoles hahïtienes pendant un mois et demi, c'est forcément l'occasion d'entrer, à un moment ou à un autre, dans des histoires singulières. J'ai eu envie ici, de vous en conter quelques-unes particulièrement significatives. Mais dites-vous bien, en les lisant, qu'elles sont toutes emblématiques de la difficulté d'être enseignant à Haïti.

Je donnerai évidemment ici aux quelques cas que je voudrais mettre en exergue, des prénoms d'emprunt, mais s'ils lisent ces lignes (ce qui peut arriver) ils se reconnaîtront sans doute et sauront à quel point leur histoire nous a sensibilisés, ma collègue Marianne et moi-même, qui les avons fréquentés pendant un mois et demi.

J'appellerai le premier, ou plutôt la première, car il s'agit d'une jeune femme,  Darline. Nous l'avons rencontrée au plus profond de la campagne, dans une école nichée au coeur d'un vallon, à la limite entre la plaine léoganaise et les montagnes qui la bordent (les "mornes" dit-on ici). Nous-mêmes nous sommes rendus sur place en moto, en parcourant une dizaine de kilomètres, sur de mauvaises pistes qui ne sont par endroit que d'étroits sentiers. Or nous avons découvert que Darline se rend elle-même chaque jour dans cette école d'abord en prenant un "TAP-TAP" pour effectuer les 7 ou 8 kms qui séparent  sa ville (Léogane) de Darbonne (là où nous vivons nous-mêmes), et qu'elle effectue ensuite les dix derniers kilomètres à bicyclette sur les sentiers évoqués ci-dessus. Nous sommes vraiment admiratifs, car notre Darline nous séduit aussi par son élégance impeccable d'abord, et plus encore par la remarquable qualité de son enseignement.  Heureux les enfants qui bénéficient quotidiennement d'un tel dévouement et d'une telle passion d'enseigner !

Marie-Ange est une autre de ces enseignantes (elles ne sont pourtant pas majoritaires dans le corps enseignant, plutôt masculin en général). Le cas de Marie-Ange est différent de celui de Darline : nous avons pu l'observer dans sa classe au cours d'une matinée où elle enseignait dans une école de 7 h du matin à midi et demi. C'est un horaire assez habituel dans le système éducatif haïtien. Nous aurions aimé pouvoir passer un moment avec elle à l'issue de l'observation que nous avons effectuée dans sa classe (entre 10 h et midi). L'entretien a cependant dû être écourté, car Marie-Ange nous a demandé à être rapidement libérée pour aller rejoindre une autre école dans laquelle elle assure la vacation de l'après-midi. Cela aussi est fréquent en Haïti, pour qu'on puisse utiliser au maximum les infrastructures (les salles de classe) et les compétences (les enseignants) !

Vous aurez aussi compris que cela permet à Marie-Ange de doubler son salaire. On la comprend sans difficulté quand on apprend que le salaire moyen d'un enseignant peut se situer à 2000 gourdes par mois. La gourde est la monnaie haïtienne,et 2000 gourdes, cela représente environ 35 euros !

C'est à peu près ce que gagne aussi Joseph, le troisième exemple que je veux évoquer ici. Joseph enseigne dans l'une de ces classes constituées de tôles et de baches que vous avez pu voir dans le passage qui a été consacré plus haut dans cette rubrique aux écoles sinistrées. L'école de Joseph a été plus que sinistrée, puisqu'elle s'est totalement effondrée lors du séisme (mais elle est aujourd'hui en cours de reconstruction grâce à la générosité d'une association du Nord de la France, la "Communauté haïtienne du Nord").

Joseph a suivi assidûment notre formation, mais nous a discrètement demandé si nous pourrions lui donner un petit pécule pour payer son déplacement (en moto-taxi). Nous n'avons pu accéder à sa demande, car nous avions fait le choix de ne pas donner de frais de déplacement à nos stagiaires, mais de leur offrir à manger,ce qui nous paraissait indispensable. Nous avons cependant bien compris que Joseph, avec son maigre salaire, arrive difficilement à vivre et à faire vivre sa petite famille. Il est marié et doit nourrir deux enfants. Deux seulement hélàs! car il nous apprend qu'un troisième qui aurait aujourd'hui 5 ans est mort écrasé par un mur de sa maison écroulée lors du tremblement de terre...

Je pourrais continuer,et vous relater aussi cette anecdote d'un enseignant déjà âgé qui nous arrive en avance un matin. Nous le félicitons d'être largement à l'heure, ce qui n'est pas fréquent chez ses collègues. "Oh! nous dit-il avec un large sourire, je suis debout depuis 2 heures du matin ! en plus de mon métier d'enseignant, je suis en effet tailleur et j'ai quelques costumes à tailler pour un mariage qui doit se dérouler en fin de semaine..."

 

Vos histoires personnelles nous ont touchés, chers amis enseignants haïtiens ! Sachez-le. Elles nous donneront encore plus d'énergie pour poursuivre notre collaboration avec vous.

LA NOSTALGIE DES FINS

On croit qu'après une carrière  dans l'enseignement et dans la formation, on est blindé, et que plus rien ne peut nous troubler  ou nous émouvoir. Eh bien si ! Nous avons terminé cet  après-midi une session de 4 jours avec les enseignants de 3ème et 4ème année primaire. Ils viennent de se disperser, après une dernière photo pour fixer un peu le souvenir d'un groupe qui s'est révèlé ...actif, disponible et très attachant. Etrange sentiment de nostalgie qui m'a accompagné toute ma vie professionnelle. Cela a été la même chose chaque année : on apprend à découvrir des élèves, ou des étudiants, ou ici des stagiaires, on les connaît, on apprend à les apprécier, et par la vertu  d'une fin d'année, ou ici d'une fin de formation, il faut se séparer, parfois même sans espoir de se revoir un jour. C'est toujours un moment de frustration. Fort heureusement, les fins ouvrent aussi souvent  sur d'autres commencements...

CE N'EST QU'UN AU REVOIR !

Les visages sont radieux ! c'était pourtant le 22 décembre, juste au moment de partir vers l'aéroport pour reprendre l'avion vers la France. Mais la bonne humeur est de mise, comme elle l'a été tout au long des semaines que nous avons passées dans cet EDEN si calme, et entourés d'une équipe si accueillante.

 

                                          "Mèsi anpil chè zanmi"