LE SYSTEME EDUCATIF HAÏTIEN

Mes missions en terre haïtiennes sont toujours en rapport avec le système éducatif, les institutions et les établissements scolaires, écoles, lycées, Ecoles Normales, etc. Vous trouverez dans cette sous-rubrique des observations, analyses, témoignages  et photographies de la réalité éducative en Haïti. Il y a beaucoup à voir, à améliorer, à encourager, à soutenir...

A HAÏTI, l'école peut être çà...

Ci-dessous une classe caractéristique de ce que l'on peut voir dans les zones rurales haïtiennes, ici dans les "mornes" (les collines) du Nord du pays : un groupe d'enfants dont il faut imaginer qu'ils ont parfois marché une ou deux heures pour atteindre "lékol", quelques tables, un tableau sous des tôles soutenues par une charpente rudimentaire.

La jeune institutrice est en fin de formation à l'ENINO (Ecole normale d'instituteurs du Nord Ouest). Cette école normale a été créée grâce au partenariat entre ID (Initiative Développement, une ONG de Poitiers), et le GREF (Groupement des Educateurs Retraités sans frontières). Je suis membre du GREF et le jour où a été prise cette photo, je visite cette étudiante afin de valider sa formation.

Lors de la même mission, c'était en 2008, j'ai pu assister à l'inauguration d'une belle école neuve qui a remplacé celle-là, et qui a été  financée avec l'aide de DIGICEL, société nationale de téléphonie.

 

 

 

Mais aussi çà !

Ci-dessus une école toute neuve, à Darbonne, près de Léogâne. L'école Sainte-Thèrèse vient d'être reconstruite. La précédente s'est éffondrée totalement lors du terrible séisme de janvier 2010. C'est la solidarité internationale qui a permis cette reconstruction, en particulier avec le concours de la Fondation Clinton. Bill Clinton en personne est venu sur place à cette occasion.

Il faut signaler que c'est dans ce domaine de la reconstruction des écoles que l'on voit peut-être le mieux l'efficacité des aides "privées", c'est-à dire apportées par un partenariat étroit et sans intermédiaires entre des associations étrangères, dont beaucoup sont  françaises, et des associations haïtiennes locales.

DES ECOLES SINISTREES

Voici, ci-dessus et  ci-dessous, quelques images de l'école de CABARET BOIS BEE, un village perdu quelque part dans la campagne profonde que nous joignons en moto-taxis par des pistes ou des sentiers, et même parfois en roulant dans le lit d'une rivière. J'évoquerai prochainement ces circuits assez particuliers.

Aujourd'hui, je voudrais évoquer un type d'aide qui mérite d'être mis en exergue.

L'école de Cabaret Bois au Bee s'est effondrée lors du séisme. Une association du département du Nord, "la communauté haïtienne", s'est mobilisée, sous l'impulsion précisément d'un haïtien installé dans ce département français, mais originaire lui-même de Cabaret bois au Bée. Voilà comment une association locale française organise une aide pour venir en aide à ce village et y faire revivre l'école. Un budget de 20000 euros est réuni pour reconstruire une école neuve.

Mais une école, ce ne sont pas que des murs, c'est un directeur, une équipe pédagogique, du matériel scolaire, etc...

L'association du Nord prend en charge un projet global. Voilà pourquoi des membres du GREF du Nord, eux-mêmes adhérents de l'association de la Communauté haïtienne, proposent d'assumer la formation des enseignants.

Voilà la raison de ma présence ici. Le GREF  est le Groupement des retraités éducateurs sans frontières (je donne cette précision en particulier pour  pour les lecteurs qui ne connaissent pas cette association de solidarité internationale). J'en suis membre depuis plus de 10 ans, et  on m'a proposé de coordonner le projet.

Bien entendu, comme il eût été difficile de mobiliser ici 3 formateurs français pour les enseignants d'une seule école, un véritable collectif d'écoles du secteur a été constitué. Ce collectif compte aujourd'hui 9 écoles. Des contacts sont pris pour y associer plusieurs autres établissements. Nous approcherons sans doute la quinzaine.

Or, j'observe que ces autres écoles fonctionnent elles aussi à nouveau, soit dans des locaux restaurés et consolidés, soit parfois dans des bâtiments flambants neufs, et cela pour beaucoup d'entre elles, grâce à une aide du même type que celle de Cabaret Bois au Bée. L'occasion de rappeler à mes amis Damganais que nous avons nous aussi contribué à la reconstruction (en bois) de deux classes d'une petite école qui est d'ailleurs située pas très loin d'ici, dans le village de L'Acul. J'espère y passer  bientôt.

Je veux insister ici pour mettre en valeur ces aides dont l'efficacité me paraît exemplaire. Voilà des actions très concrètes d'aide internationale qui fonctionnent et qui doivent rassurer tous les sceptiques. L'efficacité des actions d'aide d'initiative privée est ici une évidence que j'observe tous les jours.

Un tel constat est de nature à rassurer, et en ce qui nous concerne ici, à nous donner de l'énergie

 

Sinistrées donc, toutes les écoles vues ici le sont, plus ou moins, physiquement au moins, c'est-à-dire dans leurs murs, ou ce qui en reste, ou ce qui en tient lieu, comme les tôles et les bâches. Mais sinistrées, elles le sont aussi dans leur matériel : les livres manquent parfois, les crayons aussi, ou les "plumes" comme disent ici les enfants. Je suis venu avec quelques centaines de bics publicitaires, mes collègues aussi, mais nous ne répondrons pas à toutes les demandes dans ce domaine.

Quant aux pratiques pédagogiques, je ne peux les qualifier évidemment de "sinistrées" aussi, L'énergie mise en oeuvre par certains enseignants  (tous mal payés...quand ils le sont !) est parfois admirable, mais masque cependant difficilement beaucoup de carences, dues à un manque évident de formation et souvent aussi à une maîtrise de la langue française bien incertaine.

Identifier ces manques, les percevoir comme des besoins, et apporter des réponses à ces besoins, telle  est notre mission ici.

 

5 h du matin ce mercredi 13 novembre. Il fait bon écrire dans la fraîcheur du matin...

Mais les coqs de notre environnement bucolique se déchaînent déjà depuis un bon moment...

A plus tard donc...

 

 

 

UN AUTRE MONDE

Je dois ma rencontre avec cette école Hibiscus à un jeune enseignant que j'ai connu lors de ma toute première mission en Haïti. Francis Joseph était alors en formation dans la nouvelle école normale de Jean Rabel, à la création de laquelle le GREF a contribué largement, dans un partenariat fécond avec Initiative Développement de Poitiers.

Très engagé dans cette école Hibiscus de Port-de-Paix où il enseigne, Francis s'est souvenu de moi,  a suggéré à sa directrice que je pourrais venir travailler un peu avec l'équipe pédagogique, ce qui fut fait en 2012, avec une session de formation malheureusement trop brève.

Les efforts de la directrice et d'un staff qui s'est maintenant étoffé se poursuivent pour atteindre un but clairement affirmé sur le fronton de l'entrée : "vers la dignité et l'excellence". Tout un programme dont je vois clairement les différentes déclinaisons au quotidien : des classes studieuses, des enfants très soignés dans leur impeccable uniforme rose et blanc, une éducation morale stricte, une initiation aux règles de politesse, en particulier au respect mutuel. Ajoutons aussi une éducation religieuse. Certes, l'école est laïque, mais son caractère strictement privé n'empêche pas par exemple un temps quotidien de recueillement en milieu de matinée (qui peut être un temps de prière pour ceux qui le veulent). Nous sommes en Haïti où la conception de la laïcité n'a pas la même rigueur que chez nous en France.

L'originalité la plus marquante de cette école Hibiscus est cependant le fait de confier chaque classe à deux enseignants. Chose très rare en réalité en Haïti, mais aussi en France. Si j'ajoute que ces  duos sont constitués  d'enseignants jeunes, tous issus d'une formation en école normale, on comprendra que l'école Hibiscus offre les meilleures conditions de réussite aux enfants qui sont confiés à l'institution.

C'est d'ailleurs un enfant de cette école qui a été lauréat du concours national de 6ème année l'an dernier, ce qui lui a valu d'être félicité par le président Martelly en personne. Un honneur qui rejaillit évidemment sur l'école entière et en particulier sur sa directrice et son équipe pédagogique.

Peut-être comprenez-vous maintenant mieux le titre de ce petit texte. Je suis ici momentanément dans "un autre monde" en effet...

 

Je n'effectue cependant dans cette école qu'un court passage pour étudier une possible session de formation dans les mois à venir. Mais sans doute s'agira-t-il pour moi d'une mission personnelle, hors GREF. Le contexte de cette école Hibiscus (en particulier le contexte économique) ne correspond probablement pas à la charte de ce GREF, plutôt orienté vers des situations moins favorables dans les systèmes éducatifs.

J'ajoute que j'ai rédigé pour les parents de cette école, un document consacré à la manière d'accompagner à la maison le travail scolaire de leurs enfants. J'ai écrit  et publié en France un ouvrage sur cette question. Le document plus modeste que j'ai rédigé pour les parents de l'école Hibiscus sera traduit partiellement en créole, imprimé et diffusé ici. Je suis venu aussi pour affiner ce travail et le finaliser.

J'ai peu de temps pour cela, puisque je repars demain matin pour retourner à Léogäne. Mais nous achèverons le travail commencé par internet.

 

Je sais que les enseignants de l'école Hibiscus avec lesquels j'ai passé quelques moments pendant deux jours sont susceptibles de venir ce soir même sur ce site. Je les salue amicalement à nouveau et leur renouvelle tous mes encouragements à continuer leur très belle oeuvre.

 

C'est la rentrée, à 8 h : élèves et professeurs assistent au rituel lever des couleurs. Les uns et les autres en tenue impeccable. Et tout dans cette école exprime ainsi cette recherche de l'excellence...

Dans un autre imagerie populaire familière aux français, celle de Tahiti, la fleur d'hibiscus est symbole de la beauté et de la séduction. Haïti n'est pas Tahiti bien sûr. Je ne sais quel symbolisme on attribue ici à l'hibiscus. En voyant fonctionner cette école, je serais tenté  de dire que cette fleur exprime ici précisément le sentiment de l'excellence .

L'ABANDON SCOLAIRE, LE PARADOXE HAÏTIEN

     J'écris cet article au retour d'une mission d'un mois et demi consacrée à la formation des enseignants d'une quinzaine d'écoles dans une zone rurale de la plaine de Léogâne, au sud ouest de Port au prince, la capitale haïtienne.

J'ai été frappé par l'impressionnante densité du réseau scolaire de ce secteur : des écoles partout, parfois publiques (assez peu), parfois communautaires (beaucoup), parfois encore totalement privées. Des écoles partout, et donc des élèves partout, parfaitement identifiables à leurs uniformes, sur tous les chemins, toutes les pistes, tous les sentiers. C'est impressionnant !

 

     On ne peut faire ce constat sans se dire que la population haïtienne, en particulier la population des jeunes parents, est globalement acquise à cette idée que l'éducation est le passage obligé vers l'amélioration de la condition de vie des haïtiens.

 

Oui, mais voilà !  dans le même temps on observe aussi une réalité qui semble contradictoire par rapport au premier constat : je veux parler du phénomène de l'abandon scolaire qui constitue un véritable fléau en Haïti. Beaucoup d'enfants sont inscrits dans un premier temps, puis abandonnent, se retrouvent donc déscolarisés. La réalité est complexe, puisqu'il arrive aussi que ces enfants déscolarisés soient ensuite "rescolarisés". Avec, comme corrollaire, une autre réalité très caractéristique du système éducatif haïtien, je veux parler du phénomène des "sur-âgés". Il n'est pas rare en effet de voir coexister en 5ème ou 6ème année de l'école fondamentale (l'équivalent du CM en France), de grands jeunes gens de 18-20 ans  à côté d'enfants de 8-10 ans. L'uniforme parvient bien à occulter un peu ces différences au premier regard de l'observateur, mais pas longtemps bien entendu.

 

     A mon retour en France, je lis sur la page facebook d'un ami que j'ai beaucoup cotoyé sur place, un court article dans lequel il stigmatise ce phénomène de l'abandon scolaire : "si vous ne voulez pas regretter votre vie plus tard, restez à l'école!" écrit cet ami qui ne se contente d'ailleurs pas de ces conseils, car je sais qu'il agit aussi avec tous les moyens dont il dispose pour aider les familles à scolariser leurs enfants.

Comme tu as raison, cher Abélard, d'attirer l'attention de ton entourage sur ce drame de l'abandon scolaire.

 

     Je n'ai pas connaissance d'études fiables sur ce phénomène de l'abandon scolaire en Haïti, mais peut-être en existe-t-il. En tout cas, il serait souhaitable qu'il y ait une évaluation statistique de l'ampleur atteinte par ce phénomène, et qu'une véritable étude des causes soit également réalisée, laquelle pourrait ensuite ouvrir sur une action d'envergure pour lutter contre ce fléau. Mais qui entreprendra un jour une telle étude ?

 

La modeste expérience que j'ai du système éducatif haïtien m'autorise seulement ici à suggérer quelques hypothèses.

 

     Elles  sont certainement très diverses :

 

     Bien entendu on pense en premier lieu aux difficultés économiques qui empêchent les parents de payer l'écolage, ou le matériel scolaire, ou encore tout simplement l'uniforme imposé. Car c'est une chose d'inscrire ses enfants parce que l'on est convaincu de la nécessité de l'instruction, mais c'en est une autre de respecter ses engagements quand on est face à l'échéance et qu'il faut parfois choisir entre nourrir ses enfants ou les instruire...Il ne fait guère de doute en effet que l'alternative dramatique à laquelle sont confrontées certaines familles est bien celle-là.

 

     D'autre part, le phénomène du redoublement, ou plutôt des redoublements parfois multiples, entraîne d'inévitables découragements et incite au renoncement. Ces redoublements sont  provoqués artificiellement par des exigences ministérielles disproportionnées aux examens, en particulier au concours national de fin de 6ème année. Beaucoup d'élèves sont ainsi placés devant un défi objectivement inaccessible. La barre est située trop haut pour eux, mais d'abord trop haut pour des enseignants eux-mêmes peu ou mal formés. Le constat est particulièrement dramatique dans le domaine de la maîtrise du français. Cette maîtrise est insuffisante chez les élèves, en expression orale, et plus encore en expression écrite, mais elle l'est d'abord chez les enseignants eux-mêmes. Quand un système scolaire place ainsi systématiquement ses acteurs face à des défis inaccessibles, c'est le système lui-même qui n'est pas bon et qu'il faut modifier.

 

     Une autre explication à l'abandon scolaire apparaît avec la difficulté, voire l'impossibilité pour les parents de jouer un rôle efficace dans l'accompagnement de la scolarité de leurs enfants. J'ai personnellement élaboré un guide de l'accompagnement scolaire à l'intention des parents des enfants d'une école du Nord du pays. Le document est rédigé en français, et seulement partiellement en créole. Mais la populaton parentale à laquelle il s'adresse est majoritairement francophone. Il s'agit donc d'un cas de figure privilégié. Or ce n'est pas la situation la plus commune, loin s'en faut : 90% de la population parentale haïtienne est exclusivement créolophone. Quand on enseigne en français (ce qui est le cas en théorie à partir de la 5ème année) à des enfants qui n'entendent et ne parlent que le créole chez eux, c'est déjà très problématique, mais lorsque les parents en question ne peuvent lire et donc comprendre un seul mot de ce que doivent faire leurs enfants dans leurs leçons et devoirs, on est dans un système totalement inique et qui frôle l'absurdité. Voilà un réel problème !

 

     Enfin, j'évoquerai aussi une autre réalité qu'on observe d'ailleurs dans d'autres pays qui font aussi des efforts pour généraliser l'enseignement primaire. On se souvient que le Forum organisé par l'UNESCO au Sénégal en avril 2000, et connu depuis sous le nom de DAKAR 2000,  avait fixé les objectifs mondiaux pour l'éducation primaire. Celle-çi devrait être universelle en 2015 !  Or 2015, c'est demain ! Malgré des efforts louables de son président, Haïti ne sera pas au rendez-vous, et beaucoup d'autres pays n'y seront pas non plus, en particulier en Afrique subsaharienne.

     Or une question se pose avec de plus en plus d'acuité depuis la formulation de cet ambitieux projet : la scolarité primaire avec ses apprentissages prioritaires : lire, écrire, compter, c'est bien, mais on fait observer qu'à l'issue de cette scolarité primaire, il n'y a pas de solution immédiate permettant aux jeunes une entrée dans la vie active. C'est que la scolarisation primaire n'a pas vocation en effet à former à une activité professionnelle. Et cela, sans doute les parents le percoivent-ils aussi plus ou moins, et certainement aussi les "surâgés" évoqués ci-dessus. Voilà sans doute encore un argument pour expliquer les abandons. Peut-être une initiation professionnelle ou en tout cas pré-professionnelle ajoutée au programme de l'enseignement de base encouragerait-elle à fidéliser les élèves à une école qui les préparerait mieux à la vie active. Il faut y réfléchir en tout cas.

 

     D'autres explications encore sans doute pourraient ici être évoquées, comme l'éloignement de certaines écoles par rapport à l'habitat, en particulier dans les mornes. Peut-être aussi faut-il incriminer le phénomène des grossesses précoces qui retirent prématurément des très jeunes filles du système, etc.

 

     En tout cas, ce dont je suis persuadé, c'est que l'abandon scolaire et la déscolarisation constituent des problèmes majeurs en Haïti. Il faut se réjouir de trouver parmi les haïtiens des hommes eux-mêmes cultivés, qui par leurs paroles, leurs écrits et leurs actes contribuent à favoriser la prise de conscience populaire de ce phénomène, et aillent ensuite jusqu'à mobiliser les responsables politiques et administratifs autour de ce problème.

Je ne peux faire moins ici que d'assurer à Xavier Abélard qui s'engage ainsi, que s'il veut prendre localement ou régionalement l'initiative d'une action dans ce domaine de la fidélisation à l'école, il aura mon soutien et certainement aussi celui du GREF (groupement des retraités Educateurs sans Frontières) auquel j'adhère.

 

                                                                    André Rouillé, DAMGAN, le 15-01 2014