DECOUVERTE DE HAÏTI

Aller travailler dans le système éducatif haïtien, c'est évidemment vivre l'exotisme, celui d'une nature caribéenne qu'on imagine luxuriante. C'est parfois le cas, c'était le cas par exemple lors de ma mission de l'automne dernier, à Léogâne. Mais ce sera parfois, et notamment dans les mornes (nom créole des montagnes pelées du nord du pays), la découverte aussi du désastre écologique qu'une déforestation incontrôlée a provoqué.

 

L'exotisme est aussi dans la culture, l'habitat, la coexistence des langues, français et créole, l'emprise des croyances et pratiques religieuses, les transports, les créations artistiques...Dans tous ces domaines, la découverte du peuple haïtien réserve beaucoup de richesses et de surprises.

Je vous en proposerai quelques unes ici.

PORT AU PRINCE

A moitié construite ou à moitié détruite

Quand j'ai découvert Port au Prince pour la première fois, il y a quelques années, j'ai été frappé par le fait que cette ville tentaculaire donne une impression d'inachèvement.

Partout par exemple,  des fers à béton hérissaient les toits, dans l'attente sans doute qu'un jour on puisse ajouter un étage...un jour qui n'est jamais venu, qui  ne viendra jamais sans doute... 

Aujourd'hui, après le terrible séisme de 2010 qui provoqua 300000 morts, l'impression du voyageur qui entre dans Port au Prince n'est guère différente à première vue. Comme si une ville "à moitié construite" n'était pas différente d'une ville "à moitié détruite"...

Ce n'est hélàs qu'une impression trompeuse, car quelques centaines de mètres seulement dans la rue nous montrent une différrence dramatique.  l y a,  bien sûr ,  des maisons écroulées, beaucoup, comme celle que vous pouvez voir sur la photo jointe, mais aussi encore beaucoup de tentes et d'abris sommaires dans lesquels s'entassent des familles totalement démunies...

Et sur les trottoirs tant de femmes et d'hommes, d'enfants aussi dont le handicap témoigne des souffrances vécues du fait des amputations...

La région de Léogâne, où je suis maintenant, me réserve une tout autre impression, plus sereine. Ici aussi, à l'épicentre du séisme, les dégâts sont très importants. J'en reparlerai, mais le sentiment de sérénité naît d'un environnement verdoyant et d'une population rurale accueillante, parfois chaleureuse...

Ci-dessus une maison de style Gingerbread  que le séisme a laissée en équilibre instable sur un soubassement partiellement effondré.

Ces maisons appartiennent à un capital architectural spécifiquement haïtien. Elles sont le plus souvent en bois et datent du début du XXème siècle. Déjà fortement endommagées par les pluies tropicales, les cyclones et les termites, le séisme les a aussi gravement sinistrées et en a détruit beaucoup.

 

 

NEG ANWO, NEG ANBA

Dans la bouche d'un haïtien, le mot "nègre" (neg en créole)  signifie "une personne" ou même, avec un sens pluriel, "les gens".

Aucune connotation péjorative donc à ce mot nègre. Au contraire même pour une catégorie d'intellectuels haïtiens qui ont valorisé "l'indigénisme" en Haïti comme Aimé Césaire a célébré "la négritude" en Martinique. Jacques Roumain, auteur de Gouverneur de la rosée", fut leader de ce mouvement indigéniste. Je donne cette précision pour mes amis  des "cercles de lecture" à Damgan qui ont eu l'occasion de lire cet excellent roman.

"Neg anwo, neg anba" est donc une expression classique dans le vocabulaire haïtien pour distinguer les gens d'en haut, l'élite, et les gens d'en bas, le peuple. La "hauteur" dont il est question ici désigne donc la hauteur sociale. Opposer les dominants et les dominés aurait le même sens.

Par une coïncidence étrange,  il se trouve qu'à Port au Prince l'altitude sociale correspond aussi à l'altitude géographique. Tout en haut, là où les collines sont fraîches et verdoyantes, l'élite sociale (economique et politique) habite de somptueuses propriétés protégées par de hautes clôtures et des vigiles privés  puissamment armés.

En bas au contraire, le long de la mer, un peuple de déshérités s'entasse dans de sordides bidonvilles, comme la fameuse "cité soleil" qui constitue une zone de non droit, en quelque sorte une "favella horizontale", tout aussi insalubre et dangereuse que le sont les "favellas verticales de Rio au Brésil.

Je suis ici clairement dans le monde d'en bas, et cela dans les deux sens. Cependant cette situation est rendue très supportable, voire agréable par certains côtés. Jugez en plutôt.

Tout d'abord la plaine de Léogâne est très verdoyante. Le centre d'accueil où nous sommes logés est noyé dans une végétation luxuriante : bananeraies surtout, arbres de toute sorte offrant généreusement leurs fruits : manguiers, arbres véritables, cocotiers.

D'autre part, si nous sommes dans un monde de pauvreté, il s'agit de ce que le "prêtre-président" éphémère, des années 90, Aristide ,  appellait "la pauvreté digne" qu'il voulait substituer à la "misère indigne".  Certes, la misère existe, en particulier depuis le séisme, et j'en reparlerai lorsque j'évoquerai la situation des écoles, mais malgré tout, la nature semble ici plus généreuse qu'ailleurs. Le désastre écologique me semble avoir moins touché cette région que d'autres que j'ai connues, la terre est abondante et apparemment riche.

Par ailleurs (et ceci est peut-être lié à cela), la population est dans l'ensemble accueillante quand on prend l'initiative d'adresser la parole aux gens que l'on rencontre, ou simplement quand on les salue (et qu'ils comprennent que nous ne sommes pas américains !...).

Demain lundi 11 novembre, nous allons dans plusieurs écoles du secteur pour observer les pratiques pédagogiques . C'est à partir de ces observations que nous élaborerons une session de formation.

Demain matin donc, dès 8 h, nous partirons sillonner la campagne...en moto-taxi...

A bientôt

 

 

 

 

RECREATION A JACMEL !

Une vue parmi d'autres à Jacmel

autre vue générale de la baie de Jacmel

 

Une petite récréation, c'est bien ce à quoi nous aspirions ici après bientôt 4 semaines consacrées à notre mission : visite des écoles, rencontres aves les directeurs, observation des enseignants, journées de formation, etc.

Justement, Une amie de longue date du GREF est actuellement en séjour à Jacmel, tout au sud de Haïti.  Jacmel, ce nom évoque à tous ceux qui connaissent un peu Haïti un site remarquable, avec ses plages, ses maisons coloniales caractéristiques, dont beaucoup hélàs !ont mal résisté au "goudou goudou" de 2010. Je ne traduis pas ce mot créole dont le sens n'est que trop évident.


Chantal séjourne chez Cathy, une amie bien connue elle-même du GREF (n'est-ce pas Christiane, Claire, etc ?...) puisqu'elle a sollicité notre intervention lorsqu'elle gérait à Port au Prince un orphelinat et une école. L'occasion pour moi de rappeler à ceux qui semblent l'avoir oublié depuis 3 ans (ou peut-être même qui ont voulu l'occulter) que le GREF est présent en Haïti depuis 1995, je crois, et y a conduit des missions qui ont laissé l'empreinte de tant de bénévoles généreux et passionnés. Certains dirigeants récents de notre association ont osé traiter par le mépris ou l'indifférence ces pionniers. On attend de juger bientôt de ce qu'ils auront eux-mêmes apporté ici...

 

NB : Pardon d'évoquer ici les fluctuations récentes de la vie du GREF.  Cette réaction d'humeur ne concerne  à vrai dire que  les adhérents( peu nombreux) de cette association qui peuvent lire ces lignes...

 

Rassurez-vous donc. Cette évocation d'une période pénible qui va sans doute s'achever vite maintenant, ne nous a pas empêchés de partager de bons moments.

Les plages qui ont fait la réputation de Jacmel sont belles en effet, la ville, qui a conservé quelques unes de ses belles maisons coloniales (pas toutes hélàs !) est trépidante, son marché est un lieu invraisemblable, inouï, réellement  indescriptible

.

Ce sont peut-être cependant les rencontres qui nous ont marqués le plus : ici un bibliothécaire passionné de littérature et d'histoire, ancien directeur d'Air-France à Port au Prince, qui nous accueille dans un trésor de livres, nous parle de Lyonel Trouillot, de "son ami" René Depestre, de Dany La ferrierre qui le visite régulièrement (et dont il attend l'élection possible à l'accadémie française...) Ce Monsieur Bernard est inépuisable. Il ne s'arrête que pour nous présenter sa jeune épouse Carline, comédienne et artiste en partance pour La Guadeloupe où elle va pour  le tournage d'un film. C'est elle qui nous ramène à Léogane en rentrant à Port-au Prince pour prendre l'avion.

Je pourrais vous parler encore de cette "hahitienne" pourtant originaire de Bordeaux, qui a fait carrière ici depuis plusieurs générations dans le négoce du café, vous parler aussi de la rencontre d'un jeune Procureur qui nous parle avec passion se  son travail dans la justice hahitienne, etc.

Et je dois aussi évoquer enfin  une rencontre fortuite totalement inattendue pour moi. Lorsque j'étais au CA du GREF entre 2005 et 2008, j'avais eu affaire à un attaché culturel du SCAC de Kigali au Rwanda qui avait alors sollicité l'aide du GREF. C'était au moment où je séjournais moi-même souvent à Bujumbura, au Burundi tout proche (j'y intervenais comme consultant à la coopération française). Le contact de cet attaché culturel avec le GREF avait alors été brusquement interrompu lorsque la délégation française avait dû quitter Kigali en 48 h, suite à la rupture des relations diplomatiques entre Paris et le Rwanda. Un étrange destin a conduit ensuite  cet attaché culturel à l'ambassade de France en Haïti où je l'ai retrouvé. Christiane Epinat qui assumait alors avec passion et compétence la fonction de responsable pays au GREF fut à ce moment là son interlocutrice...Elle s'en souvient bien évidemment. Eh bien ! savez-vous qu' Alain Sauval avec lequel nous avons partagé une soirée fort chaleureuse à Jacmel, chez nos amies, nous demande aujourd'hui la procédure à suivre pour rejoindre le GREF... Comme on se retrouve ! Et avec quel plaisir !

Voilà, en quelques mots notre "récréation" de ce dernier week end...

Mais aujourd'hui, la cloche a sonné ! Ce lundi matin, nous avons repris notre bâton de pélerin pour sillonner encore la campagne vers les écoles. J'ai dit "pélerin" ? Quel hasard ! ce matin justement nous avons croisé sur nos chemins de campagne un curieux groupe de femmes et d'hommes tous vêtus de blanc, robes ou pantalons. Etrange rencontre dont on nous a expliqué qu'il s'agissait précisément de ce qu'on appelle ici "pélerins" (j'ignore l'écriture créole, mais je me renseignerai). La manifestation est liée au vaudou...mais étrangement, cette sorte de procession (sans croix toutefois)  s'avançait vers...une église chrétienne toute proche... Encore une expression du syncrétisme ? Je ne sais pas, mais ce que je sais, c'est qu'en rentrant hier soir à notre EDEN, nous y avons aussi trouvé 3 pasteurs américains fraîchement débarqués...Des discussions théologico-pédagogiques en perspective ?  Pas sûr quand même, car leurs motivations ne sont pas les nôtres, et subsiste aussi l'obstacle de la langue. Nous parlons un peu l'anglais, mais eux ne connaissent aucun mot français...Nobody is perfect..

A bientôt ...

 

LES TRANPORTS HAÏTIENS : PERPETUEL DEFI !

ici, les bus et tap-tap sont sous protection divine

Depuis le début de ce enième séjour en Haïti, j'ai, je crois, testé la plupart des moyens de transports haïtiens...sauf le bateau, mais je n'ai ni l'occasion, ni à vrai dire l'envie de prendre ce risque. Je le ferai peut-être un jour, car un de mes premiers étudiants ici est issu de l'île de la Tortue et qu'il m'y invite depuis longtemps. La Tortue, souvenez-vous, c'était le repaire des "flibustiers", pirates des mers de l'époque colombienne qui interceptaient les caravelles espagnoles. Les flibustiers faisaient commerce avec les "boucaniers" qui étaient eux sur Hispagnola même. Les premiers fournissaient des armes aux seconds (pour chasser en particulier). Ceux-ci à leur tour fournissaient fruits et viandes (boucanées bien sûr) aux flibustiers.

Pas de bateau donc, mais le reste de mes essais m'a donné l'occasion de vivre suffisamment de défis pour que je ne sois pas en peine d'alimenter cette rubrique !

Je vous ai déjà parlé de nos déplacements à moto. La moto est reine ici, y compris en tant que taxi. Je dois faire ici 10 kms pour aller chercher dans une banque l'argent nécessaire pour payer les repas des enseignants et directeurs qui viennent participer à nos journées de formation. Ces kms, je les fais souvent en moto. C'est aussi à moto que nous rejoignent nos stagiaires. Deux sur une moto, c'est un luxe, trois, c'est la moyenne, mais nous avons vu jusqu'à 8 personnes ar moto. Mais oui ! c'est possible dès lors que l'on coince quelques enfants sur le volant, entre les adultes, ou encore dans les bras de l'un d'eux...ce qui n'empêche pas parfois (rarement quand même) une des passagères adultes de porter en même temps un ballot sur sa tête...

Il m'est arrivé de voir un équipage cocasse : une moto tirant une remorque, mais la remorque en question était une...brouette,  tenue par le passager arrière assis dos au pilote.

Ces défis là sont drôles, parfois un peu risqués tout de même, mais pas autant que ceux auxquels nous confrontent les déplacements en bus ! J'ai voyagé le week-end dernier dans des bus de la compagnie "sans souci" ! cela ne s'invente pas ! Eh bien ! des soucis, oui ! il y en a eu, et de manière quasi permanente. D'abord par le comportement de chauffeurs-kamikases. Pendant trois bonnes heures, sur la plus belle route de l'île, entre Port au Prince et Les Gonaïves,  un de ces virtuoses du volant s'en est donné à coeur joie : vitesse excessive qui entrainerait une suspension immédiate de permis dans n'importe quel autre pays (mais pas en Haïti), lignes jaunes centrales (mais si, çà existe !) allègrement franchies, même en haut de côte, slalom entre les véhicules trop lents, le tout bien sûr en claxonnant furieusement. Habitués, les passagers haïtiens ne protestent pas

. Quant à mes propres réactions, et à mes protestations,  elles sont de toutes façon occultées par la musique qu'une radio déverse à fond pendant des heures...

Sur un autre parcours, le défi, c'est la route elle-même...qui n'en est pas une, mais un chemin en terre battue parsemé de cailloux et de nids de poule. Les mécaniques sont mises à rude épreuve...et cèdent parfois en plein parcours. Une bielle coulée, l'huile a fui ! un amortisseur cassé : l'ornière était trop profonde ! Qu'à cela ne tienne ! le pilote, un mécanicien embarqué par prudence (et avec raison !), que rejoint un riverain ravi de donner un coup de main et de gagner peut-être quelques gourdes (la monaie haitienne) s'activent pendant une heure et demie, allongés sour le chassis. Pendant ce temps là, passagers et passagères se soulagent sans inhibition aucune au bord de la route. On finit tout de même par repartir...et par arriver

.

J'ai dû aussi tester un bus type "ramassage scolaire " en fin de journée. 42 sièges, mais 120 passagers au début du parcours. Parmi eux une femme qui est montée (mais comment a-t-elle fait ?) avec un immense panier sur la tête et vend en route sa marchandise hétéroclithe, ou encore un "pasteur" exalté qui harangue les passagers, les assure de l'infinie bonté de "gran met nou" (Notre grand Maître"), l'éternel. Au fur et à mesure que le car avance, il dépose quelques uns de ses passagers ici, quelques autres là. Quand nous approchons du terminus, Léogâne, les 120 personnes ont été "semès" le long de la route. Je reste presque seul près de l'arrivée. Seul avec  deux étudiantes qui rentrent de leur journée de fac et qui devinent sans doute un peu mon angoisse et font ce qu'elles peuvent pour me rassurer. Ouf ! le bus s'arrête ! l'amiXavier Abélard,  qui vient me chercher est bien là. Je retrouve le sourire. Les deux étudiantes aussi, car elles reconnaissent tout simplement en l'homme qui m'attend leur ancien professeur ! Me voilà en pays de connaissance. Tout finit bien. "L'éternel te protège" ! C'était précisément ce qui était écrit sur le dernier bus !

Pas de raison d'en douter aujourd'hui en tout cas !

 

 

 

 

 

TAP-TAP !

Tap-tap ! voilà l'une des onomatopées les plus usuelles dans le vocabulaire créole. Un autre est "boudou-boudou", je vous l'ai déjà dit, et évoque la terrible réalité du tremblement de terre de janvier 2010.

Un tap tap est le moyen de transport le plus populaire ici. Il s'agit toujours d'une sorte de pick-up dont on a aménagé l'arrière avec des bancs très spartiates. On se glisse sur ces bancs vers la cabine du chauffeur. Quand on veut s'arrêter, on tapote de la main le dessus de cette cabine pour réclamer l'arrêt. Voilà l'explication on ne peut plus simple de cette dénomination "tap-tap".  le signal est simple, il n'est pas simple par contre de redescendre, car si vous avez été le premier à monter, il faut enjamber tous les voyageurs qui sont montés après vous avant de descendre...Le dernier monté fait à son tour "tap-tap" quelque part sur la carosserie à l'arrière pour redonner le signal du départ...et c'est reparti pour une autre étape..et tap et tap !...

 

La peinture, l'iconographie et les inscriptions qui égayent ces carosseries sont le plus souvent de nature religieuse : chacun s'approprie les grâces et la protection de l'Eternel à sa manière. "Bondye" n'est pas ici un juron d'automobiliste énervé, mais une invocation qui tient lieu d' assurance (la carte verte haïtienne ?).  Jésus, plus exactement son nom ou son effigie,  sillonnent les routes et les rues, Patience, Tempérance, Espérance sont à l'évidence les vertus cardinales dont se réclament des conducteurs. Ajoutons-y quand même la virtuosité, l'adresse et le culot qui sont indispensables ici pour se frayer son chemin dans un tohubohu indescriptible, et tellement irrespirable.

Les tap-tap n'ont qu'un avantage, mais il est important :  Ils ne sont pas chers. C'est au moins cela.

Le charme des proverbes haïtiens

"Pale, pale, m'ap travay !"

Telle est la petite phrase lue récemment sur un panneau au bord de la route. Le sens de ces quelques mots ? Tout simplement en français : "parlez, parlez ! moi je travaille". Je me sers de temps en temps de cette petite phrase pour ramener nos stagiaires aux exigences de la formation que nous proposons. Une manière amusante de ramener l'attention quand elle se disperse.

Ce n'est qu'un exemple, car c'est chaque jour, et souvent plusieurs fois par jour, qu'un interlocuteur nous propose une de ces délicieuses formules imagées qui expriment, comme partout et dans toutes les cultures, une forme de bon sens ou de sagesse.

 

Ainsi Xavier Abélard qui est ici notre hôte, me disait hier que "chen gen kat pat, men li pas kap mache nan kat chemen" (le chien a quatre pattes, mais il ne peut aller dans quatre chemins"). Y-a-t-il manière plus juste et plus imagée de dire qu'on ne peut pas faire plusieurs choses à la fois ?

 

Très souvent d'ailleurs les proverbes créoles correspondent assez fidèlement à nos proverbes français, mais avec d'autres images. Ainsi dit-on volontiers ici que "joumou pas donnen kalbas" ( le joumou est une sorte de potiron dont on fait ici une excellente soupe, et la calbasse est ce gros fruit rond ou  oval   bien connu ici comme en Afrique, dont on fait des récipients (voir photo). C'est dans de telles calbasses que j'ai souvent bu du vin de banane au Burundi. Que le joumou ne donne pas de calbasses n'est qu'une autre version de notre fameuse expression "les chiens ne font pas des chats" ! Image animale d'un côté de l'Atlantique, image végétale de l'autre, mais l'idée est la même.

 

"Sak vid pas kampe" ! Un sac vide ne tient pas debout ! J''entends très souvent cette boutade ici le matin, lorsque nos stagiaires arrivent, et qu'ils se précipitent sur le petit-déjeuner que nous leur proposons avant de commencer à travailler. Manière réaliste de nous faire comprendre que la nourriture intellectuelle pédagogique que nous leur apportons ne vient qu'après la nourriture terrestre ! "Ventre affamé n'a point d'oreille" dit un adage français, toutes ces formules ne faisant que traduire la sagesse qu'exprimait la formule latine "primum vivere, deinde philosophari" (d'abord vivre, ensuite philosopher). La sagesse populaire est décidément apatride...

 

Encore un proverbe dont vous trouverez facilement la transcription française : "Tou tan tet pa koupe, li pas dezespere met chapo" (tant qu'on ne nous coupe pas la tête, on peut toujours espérer mettre un chapeau !). Allez ! "Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir". Même les haïtiens y croient, eux dont les espérances ont pourtant si souvent été déçues.

 

Je vous quitte avec ce dernier proverbe sans le traduire, mais en lisant simplement phonétiquement les 3ème et quatrième mots (pete piwo), vous trouverez vite que chacun dans la vie doit reconnaître ses limites  : Ou paka pete piwo pose moudaw"...

Vous avez trouvé ? Non ?   essayez encore ! La réponse demain si vous vous connectez !

Bon week end.

 

(vendredi soir 13 décembre)

 

 NB : ci-dessous une calbasse. On en voit beaucoup ici.  Je n'ai hélàs ! pas trouvé de photo du "joumou".

 

LES CHEMINS DE L'EDEN

Les historiens et exégètes de la Bible ont tenté de localiser le mythique Jardin d'Eden, et leurs hypothèses les conduisent le plus souvent vers le Moyen Orient, du côté de l'Euphrate et du Tigre. Eh bien ! nous ici, nous avons découvert un Eden, et nous y habitons même, puisque tel est le nom du centre d'accueil dans lequel nous sommes hébergés !

 

Oh ! ne croyez pas que nous avons découvert le paradis terrestre ! Ce serait très audacieux, et totalement décalé au regard de la représentation que l'on se fait habituellement de Haïti, petit pays dont l'histoire est un long parcours de drames humains, de turpitudes poliques, de désastres écologiques auxquels s'est ajouté le terrible tremblement de terre de 2010. Rien qui puisse évoquer un univers paradisiaque a priori.

 

Et pourtant l'endroit où nous a conduits notre mission haïtienne a bien quelque chose d'idyllique. Le petit centre d'accueil (quelques chambres) où nous habitons est un havre de calme et de sérénité. Xavier Abelard qui nous y accueille est un homme cultivé, plein . de bienveillance, avec un sens aigu de l'hospitalité. Il est à l'évidence très investi dans le tissu social local. Sa charmante épouse Marie Carmelle est une cuisinière émérite, et l'entourage immédiat  de ce couple contribue aussi à tout faire pour que nous nous sentions bien ici.

L'environnement végétal renforce à son tour fortement cette impression de bien-être. Mes missions antérieures m'avaient surtout conduit dans le Nord du pays, dans une région aride que les haïtiens eux-mêmes appellent le "far west", là où la nature est le plus souvent inhospitalière, voire hostile, là où les "mornes" (nom créole des montagnes) sont pelées, mises à nu par les pluies tropicales parfois violentes qui ont irrémédiablement entraîné les terres arables au mieux vers le creux des vallons, au pire vers la mer, plus rien n'arrêtant cette érosion depuis que par cupidité,  les hommes (nos compatriotes souvent hélàs !) ont jadis déboisé ces collines, en perticulier pour développer la culture du café.

 

Rien de tel ici, et je me surprends parfois à imaginer que lorsque Christophe Colomb a ancré ses caravelles près des côtes de Haïti en 1492, la nature luxuriante qu'il à découverte ressemblait sans doute assez bien à ce que nous découvrons ici : un paysage que l'on dirait chez nous "bocager", avec une alternance de champs à la terre fertile, de prairies plutôt vertes, de bananeraies dont on apprécie l'ombre rafraîchissante (Il fait régulièrement 30-32° ici). Ces parcelles sont bordées et séparées par de grands et beaux arbres souvent chargés de fruits : beaucoup de manguiers, de cocotiers bien sûr, de mapous, d'arbres véritables, de cerisiers (dont les cerises très différentes des notres servent à produire ici un excellent jus de fruits), etc.

 

Mais revenons au paysage que nous découvrons et parcourrons.

 

L'habitat  y est très dispersé, ce qui ne l'empêche pas d'être dense. On ne peut guère faire plus de quelques dizaines de mètres sans rencontrer une habitation et ses résidents. Rien d'étonnant alors que les chemins et sentiers qui parcourent cette région soient très fréquentés, par des personnes à pied, à bicyclette, à cheval ou à dos d'âne, et surtout à moto. Les voitures sont rares et peu à l'aise sur ces pistes étroites, cahotiques et sinueuses. Par contre les motos sont parfaitement adaptées à ce réseau. A mes amis de Damgan, je propose d'imaginer la région de Muzillac, Ambon, Péaule, Le Guerno etc. dans laquelle on aurait fait disparaître les routes, pour ne circuler que dans les chemins creux, les sentiers forestiers, etc. C'est à peu près cela ici...

 

 

 

Circuler dans la campagne haïtienne

 

Notre première tâche ici a été d'aller dans les écoles (9 écoles au total) et dans les classes pour rencontrer les directeurs et effectuer des observations des pratiques pédagogiques. Cela a occupé nos deux premières semaines, avant d'entreprendre les formations elles-mêmes.

Nous avons donc beaucoup sillonné les chemins, les pistes, et même la rivière qui traverse la région où nous sommes.

La moto est reine ici comme en témoignent ces quelques photos : la première montre une réalité courante ici : Jusqu'à 7 personnes sur la même moto !

Parfois aussi, nous marchons, et il est alors fréquent que des enfants se joignent à nous...

 

Le mapou, un arbre mystique !

Le mapou ! l'arbre sans doute le plus impressionnant ici par sa taille. En voilà un, vous jugerez de ses dimensions et en particulier de l'énormité de son tronc.

 

Mais je dois préciser ici que le mapou a, dans l'imagerie populaire hahitienne, un statut particulier, quasi mystique : il est perçu comme un "reposoir", c'est-à-dire un lieu où les esprits se reposent. Ces esprits qui sont, à ce que j'ai compris, les âmes des ancêtres, s'appellent des "loas" (le mot s'écrit "lwa" en créole). En général, les loas sont plutôt des esprits bienveillants, mais il y aurait aussi des "diables", des esprits malveillants. J'ai cru comprendre cependant que ce sont plutôt des haïtiens  chrétiens qui parlent de diables, peut-être avec un préjugé qui les pousse à "diaboliser" les pratiques vaudous...

J'écris tout cela cependant avec beaucoup de prudence, car j'avance doucement dans la compréhension de l'âme haïtienne.

Dans la société haîtienne, des "houngans", sortes de prêtres du vaudou, ont le privilège d'entrer en contact avec les loas (et peut-être les diables donc) et de déterminer leurs actions sur les hommes : guérir un malade par exemple, mais aussi bien jeter un sort sur quelqu'un. On entre là dans un domaine que nos esprits rationalistes européens ont sans doute trop vite fait d'assimiler à la superstition la plus obscurantiste...

 

Cependant, j'observe chez beaucoup de haïtiens que je rencontre une étrange dualité qui fait coexister en eux des croyances religieuses solides, chrétiennes le plus souvent, avec un certain respect pour les loas. Il est fréquent par exemple qu'un hahitien qui ouvre une bouteille de rhum pour offrir un verre à ses amis (mais oui, cela existe ! et comme nous tenons à bien nous intégrer dans la culture locale, nous ne refusons pas...), ce haïtien généreux donc commence par faire couler quelques gouttes de rhum sur le sol autour de lui...pour les loas !

 

Pour revenir au mapou, c'est au pied de son tronc, à l'ombre de son épaisse frondaison, que les habitants rendent un culte aux loas, en particulier en leur donnant à manger ou à boire, en allumant une bougie la nuit, en sacrifiant un animal dont la tête est offerte à telle ou telle loa particulière....

 

 

Brèves incursions dans l'irrationalité

C'était hier soir, vendredi 13 ! Un jour où même en France, des croyances totalement irrationnelles nous font croire (ou plutôt espérer) que la chance peut nous sourire plus que les autres jours. Croyance totalement déraisonnable, opposée à toute logique, même statistique...

J'ouvre ce soir ici une fenêtre sur l'irrationalité des pratiques, croyances ou comportements en Haïti, mais avant que vous ne souriiez à la lecture de ce qui suit, je prends la précaution de préciser que nous mêmes, peuple plutôt rationaliste, qui se réclame volontiers de Descartes, nous avons aussi nos propres concessions à l'irrationalité.

 

Ces dernières n'atteignent cependant pas, me semble-t-il, le niveau d'irrationnel dont j'ai pu être témoin hier soir.

Il était 20 h environ lorsque j'ai été attiré par des chants, de beaux chants,  très rythmés (avec tambour) et très mélodieux à la fois. Ces chants provenaient d'une église baptiste située tout près de notre hébergement (notre "EDEN", puisque tel est son nom).

Je suis allé vers ce sanctuaire rudimentaire,un simple toit de tôles posé sur des pieux de bois. J'étais accompagné d'un jeune adolescent de notre nentourage. Pendant plus d'une heure, j'ai été sidéré par le spectacle auquel j'ai assisté : un groupe d'une vingtaine de personnes, beaucoup de femmes et quelques hommes, commençaient un "jeûne de nuit". C'est le nom que l'on donne à une veillée de prière organisée régulièrement (en fait tous les vendredis) dans ce lieu. Chants et prières se sont succédés, très intenses, Les chants étaient de longues complaintes qui semblaient porter vers le ciel toute la misère des croyantes et croyants rassemblés là. La gestuelle même qui accompagnait les imprécations de ces fidèles, bras en l'air et mains tendues vers le ciel, accompagnée d'un lent déhanchement et d'une oscillation de gauche à droite et réciproquement, donnait à l'ensemble une intensité qui prenait littéralement aux tripes. C'était déjà un spectacle fort, presque envoûtant.

 

Envoûtante aussi  fut la voix féminine qui à un certain moment s'est élevée au milieu de l'assemblée. Une belle voix cristalline, celle d'une grande femme qui a pris place au milieu de l'église et qui a commencé à psalmodier une longue prière qui n'était qu'un monologue appelant dans des incantations désespérées la bienveillance divine. Parfois, la voix de la chanteuse montait dans un crescendo impressionnant pour atteindre littéralement des cris violents, bouleversants, auxquels répondait l'assistance en redoublant elle  aussi de puissance dans la manière de chanter. Parfois au contraire, la prieuse-chanteuse baissait progressivement le ton, jusqu'à un chant qui n'était plus qu'un murmure ou un soupir plein de souffrance, comme le sont parfois certains pleurs chez une personne épuisée par la douleur.

Cette femme sembait dans un état second, irréel, totalement décalé par rapport à la réalité. Elle était dans un autre monde, insensible visiblement aux regards qui la suivaient avec intensité, y compris les miens...On m'avait parlé de telles femmes qui dansent totalement envoûtées dans les cérémonies vaudou, jusqu'à l'épuisement et l'évanouissement. Mais je n'avais jamais assité à de telles scènes. Là, le rassemblement était chrétien et pas du tout vaudou. On nous annonce justement qu'il y aura près d'ici un très grand rassemblement vaudou samedi 21 décembre, la veille de notre départ. Nous aurons là l'occasion de mieux découvrir ces pratiques qui restent méconnues, essentielement parce que les rites vaudous ont par nature un coté totalement esotérique...

 

J'ai quitté ce sanctuaire un peu à regret, tant cette voix m'avait saisi pendant plus d'une heure.

 

Tout juste en sortant, avec mon jeune compagnon, nous croisons un groupe de trois hommes qui bavardent près de l'église. Je les salue d'un "bonsoir" que je crois poli. L'un d'eux me répond. C'est alors que le jeune Balthazar, qui m'accompagne, m'interpelle au moment où nous éloignons. "André, me dit-il, tu n'aurais pas dû saluer ces personnes, c'est dangereux !"  Vous imaginez mon étonnement ! Eh bien ! mon jeune ami m'explique alors que lorsqu'on croise une personne la nuit, on n'a pas l'habitude de lui parler. C'est comme çà ! Bon d'accord, cela peut se comprendre : pourquoi parler en effet à quelqu'un qu'on ne voit pas, et qu'on ne reconnaît donc pas  !  Mais surtout , me dit mon jeune amil, ces hommes peuvent être dangereux  ! Ce sont des "houngans", c'est-à-dire des prêtres vaudous ! Or, ces hommes ont le pouvoir de dominer les esprits, les "loas" et de s'en servir pour des fins maléfiques, pour jeter des sorts, et même pour provoquer la mort de certaines personnes. Mon esprit rationaliste a eu envie tout d'abord d'en rire, ou de se moquer de  telles croyances. Mais la peur de mon jeune ami n'était visiblement pas feinte, et je me suis souvenu que ce même jour, quelques uns de nos stagiaires avaient demandé à nous quitter pour aller aux funérailles d'un de leurs amis. Et quand nous leur avons demandé de quoi il était mort, la réponse a été évasive : peut-être une puissance malveillante...On ne sait pas, mais cela est possible, cela arrive..

 

Voilà deux rencontres qui nous ont fait toucher du doigt la réalité des croyances irrationnelles qui  imprègnent l'âme haïtienne.

Quand je reviens sur cette soirée inédite, je ne sais ce qui m'a impressionné le plus, de la foi sublime de cette femme dont toute la personne, la voix, les gestes, n'étaient  que prière émouvante, bouleversante même, ou bien de la crédulité incroyable que l'on peut trouver dans l'esprit d'un jeune garçon que l'éclairage de l'école n'a pas réussi à émanciper suffisamment des peurs grossières et irrationnelles provoquées par la superstition... 

 

C'est dans cette "église" rustique que s'est déroulée la scène décrite çi-dessus. Pas de photo de la scène elle-même bien entendu. Un objectif eût été totalement incongru en la circonstance...

VAUDOU : DES PRATIQUES MYSTERIEUSES

Samedi 21 décembre,veille de notre départ pour la France, un grand rassemblement vaudou est organisé tout près de l'Eden où nous sommes hébergés. Dès le vendredi après-midi, la population afflue autour du temple vaudou devant lequel nous passons chaque jour, mais qui reste encore pour nous un lieu mystérieux.

Abélard, notre hôte, nous propose un moment d'immersion dans cette assemblée dont nous entendons les chants rythmés par les tambours.

Pénétrer dans le temple ? Le phénomène du vaudou allait-il nous dévoiler ses secrets ?

Eh bien pas vraiment, et même tout au contraire sans doute ! Certes, le cadre intime de cette manifestation vaudou nous est ouvert : il s'agit du péristyle, une salle obscure, peu ou mal éclairée, remplie d'une foule qui danse au rythme des tambours, des "tcha-tcha" ou calebasses remplie de graines, et même d'une sorte de flûte traversière qui nous étonne en ce lieu.

Au milieu du péristyle, le "potomitan", un poteau en béton cerclé d'un socle à sa base. Ce poteau soutient le toit du péristyle, mais sa fonction est aussi mystique, nous explique-on, car cet axe vertical symbolise la communication entre le monde et les esprits, entre le profane et le divin.

Autour du potomitan, quelques femmes habillées de blanc dansent aussi, mais s'activent en même temps autour du socle, y déposent des plats de nourriture, mangent elles-mêmes, offrent à manger autour d'elles. Le "houngan" ou prêtre vaudon est là aussi, et va de l'un à l'autre. Les femmes en blanc, nous dit-on, ce sont des "loas", ou des "esprits". Des esprits ? ou des incarnations de ces esprits ? ou peut-être des "mambos" (prêtresses vaudous). Comment le savoir vraiment ?

Leur rôle au sein de cette assemblée reste obscur pour nous. J'observe qu'elles semblent parfois agressives,surtout l'une d'entre elles. Mais est-ce joué, feint ou réel ? On nous suggère que cette femme pourrait s'attribuer indûment le statut d'esprit. Il s'agirait d'une imposture donc ? mais là encore, mes questions restent sans réponses.

A vrai dire, je n'ose plus les poser.

J'en conclus tout simplement que je suis trop étranger à ce monde, trop cartésien aussi sans doute, pour en percer les mystères. Ils demeurent donc, pour cette fois du moins, car demain nous serons dans l'avion pour Paris...

autour du "potomitan"
autour du "potomitan"

Sur les photos qui précèdent, on voit les mystérieuses "loas"ou esprits autour du "potomitan". Mais dehors, à l'extérieur du péristyle, d'autres femmes s'activent aussi pour préparer le repas dans d'énormes marmites...